Article original publié le 25 mars 2018 pour Ombelliscience sur la plateforme Échosciences Hauts-de-France.


Les Français sont familiers des alertes à la pollution de l’air. Les épisodes (ou « pics ») de pollution nous rappellent que l’atmosphère que nous respirons peut être nocive. Le problème est de taille, à en juger par ses lourdes conséquences sanitaires. En effet, d’après une analyse de Santé Publique France, 48 000 décès par an seraient attribuables à l’impact des particules fines.

Ce rapport de 2016 n’est certainement pas le premier à tirer la sonnette d’alarme, et des spécialistes se sont depuis longtemps intéressés à cette problématique. Les connaissances scientifiques produites ces dernières décennies ont dévoilé l’ampleur du problème, motivant des mesures de lutte contre la pollution qui ont déjà porté des fruits. Pour éclaircir ce point qui défie peut-être les a priori, Ombelliscience s’est entretenue avec Augustin Colette, spécialiste de la qualité de l’air extérieur à l’Ineris.

La pollution de l’air, ce n’est (hélas) pas nouveau

« Il y a longtemps que l’on sait que l’air pouvait être pollué », rappelle Augustin Colette, « l’épisode de smog de Londres lors de l’hiver 1952 avait par exemple marqué les esprits ». Pour rappel, cette pollution sévère fut causée par un temps froid et l’absence de vent, entraînant l’accumulation de pollutions, notamment liées à la combustion de charbon. Résultat ? Cet événement ayant duré quelques jours aurait causé à lui seul la mort de 12 000 personnes.

Colonne Nelson pendant le smog de 1952. Par N T Stobbs CC BY-SA 2.0

Effectivement, les problèmes de pollution de l’air sont documentés depuis des siècles. À mesure que la recherche a progressé, on a pu identifier différents polluants et leurs effets sur la santé. Il est aujourd’hui établi que la pollution atmosphérique est associée à la survenue de maladies cardiovasculaires et respiratoires, ainsi que de cancers. S’agissant de pathologies causées par plusieurs facteurs, les épidémiologistes utilisent des méthodes statistiques pour estimer l’impact sanitaire à partir de l’exposition de la population. En l’état actuel des connaissances, on estime que la pollution de l’air extérieur fait plusieurs millions de morts chaque année dans le monde.

Face à ce problème, les autorités de plusieurs pays ont mis en place des dispositifs et réglementations pour surveiller et améliorer la qualité de l’air (cf. loi sur l’air et l’utilisation rationnelle de l’énergie en France en 1996). L’Ineris, dont la mission est d’identifier les risques sanitaires et environnementaux associés aux activités humaines, participe à la mesure et la prévision de la qualité de l’air.

Les différents polluants et leurs origines

La pollution atmosphérique est le fait de plusieurs polluants, à commencer par les gaz. Parmi eux, on compte les fameux oxydes d’azote (NOx), très liés au trafic routier. On peut également citer le dioxyde de soufre (SO2), émis lors de la combustion du charbon ou de pétrole mais également par les volcans, ainsi que les composés organiques volatils (COV), provenant notamment du chauffage au bois. L’ozone a quant à lui un rôle protecteur à haute altitude (la couche d’ozone) mais constitue un polluant dans les couches basses de l’atmosphère. Ce produit n’est pas émis directement, mais se forme dans l’air à partir de réactions entre plusieurs gaz (dont les COV et NOx), au gré des conditions environnementales. Rappelons que le CO2 est un gaz à effet de serre mais n’est pas néfaste pour la santé humaine.

Les particules en suspension, ou particules “fines”, constituent l’autre catégorie de polluants atmosphériques. On les distingue selon leur taille : les PM10 (sous 10 micromètres) et PM2,5 (sous 2,5 micromètres). Ces microparticules présentent une grande diversité de composition chimique (carbone “suie” ou organique, sulfates, nitrates…) et peuvent être directement émises ou se former à partir de gaz. On parle respectivement de particules primaires, par exemple en sortie de moteur diesel, et de particules secondaires, comme les particules de nitrates issues des épandages d’engrais. Concernant les émissions humaines, le chauffage au bois est la première source de PM10 (~30% du total). Notons que des particules d’origine naturelle peuvent aussi poser problème : poussières désertiques ou volcaniques, sels marins…

D’après Airparif, faire fonctionner une cheminée à foyer ouvert pendant une journée émettrait une quantité de particules équivalente à un trajet de 3500 km en véhicule diesel.

Les conditions environnementales, et notamment météorologiques, influencent considérablement la formation, la durée de vie et la distribution des polluants. À l’aide de simulations numériques, les chercheurs de l’Ineris étudient l’évolution de la qualité de l’air à partir des émissions, des conditions météorologiques et des échanges aux frontières. La quantité et le type de pollution varient énormément selon la période de l’année et la localisation. “Il n’est pas facile d’estimer avec précision l’origine des différents polluants présents dans l’air”, souligne Augustin Colette, “mais globalement si on moyenne sur l’année et le territoire, on peut dire que la contribution des transports, du résidentiel-tertiaire, de l’industrie et de l’agriculture sont du même ordre”.

La pollution de l’air fait donc l’objet d’une responsabilité partagée : le secteur industriel est loin d’être le seul pollueur, et les ménages contribuent de façon importante aux émissions (chauffage au bois ou au fioul, locomotion…). Tous les acteurs doivent donc être intégrés aux efforts de réduction de la pollution.

Déclin significatif de la pollution

Les diverses mesures pour réduire la pollution ont logiquement visé à maîtriser les émissions. Le CITEPA est chargé par le Ministère de la Transition écologique et solidaire d’estimer les émissions nationales annuelles par secteur, et leurs données permettent de confirmer une tendance claire à la baisse.

La quasi-disparition des centrales à charbon et la réglementation de l’industrie ont mené à une réduction drastique des émissions de SO2 ces dernières décennies. Ainsi, la menace des pluies acides, très commentée dans les années 80, n’est plus vraiment d’actualité en France. De même pour les métaux lourds : l’interdiction des carburants au plomb et la régulation de l’industrie métallurgique ont permis de faire plonger les émissions de plomb et de cadmium.

Les émissions de SO2 ont été divisées par 20 entre 1980 et 2016.
Source : CITEPA.

On note en parallèle une baisse importante des émissions d’autres polluants entre 2000 et 2016 : diminution de 40% pour les PM10 et de 50% pour les PM2,5 et les NOx. Des résultats similaires sont visibles à l’échelle de l’Union européenne, et sont imputables entre autres à la modernisation du parc de véhicules. Notons que malgré les progrès, la France fait partie des pays n’ayant pas respecté le plafond européen d’émissions de NOx en 2016.

Malheureusement, une réduction des émissions ne se traduit pas automatiquement par une réduction équivalente de la pollution de l’air qu’on respire. En effet, les facteurs météorologiques sont déterminants et les processus de formation des polluants secondaires est complexe. Il est donc essentiel de mesurer la pollution de l’air sur le territoire national, ce qui constitue la mission des Associations agréées pour la surveillance de la qualité de l’air (AASQA). En région Hauts-de-France, Atmo Hauts-de-France est responsable de ce travail. Les AASQA rassemblent leurs mesures dans une base de données nationale, qui permet au ministère de la Transition écologique de produire les bilans annuels sur la qualité de l’air. En sus, une analyse fine des tendances pour la période 2000-2010 a été effectuée par le Laboratoire Central de Surveillance de la Qualité de l’Air.

Il ressort de ces mesures que l’amélioration de la qualité de l’air depuis les années 90 est nette (voir graphique ci-dessous), même si elle n’est pas aussi rapide que la baisse des émissions. Le nombre de dépassements des normes sanitaires pour les particules fines a quant à lui fortement diminué, passant de 33 en 2007 à 3 en 2016.

On remarque au passage que les concentrations d’ozone sont en légère hausse sur la période (même si le nombre de stations concernées par des dépassements diminue). C’est l’un des éléments rappelant la complexité du lien entre émissions et concentrations.

Un fort biais de perception

La qualité de l’air en France est encore loin d’être satisfaisante. Néanmoins, des améliorations durables ont été obtenues en partie grâce aux mesures de réduction des émissions. Il y a lieu de s’interroger sur les raisons pour lesquelles ces chiffres peuvent entrer en conflit avec notre perception. D’abord, être mieux sensibilisé crée une “myopie temporelle” favorisant l’idée que la pollution de l’air ne fait qu’empirer : on se souvient plus facilement du pic de pollution du mois dernier que du smog de Londres de 1952 (pourtant autrement plus grave). Par ailleurs, on parle surtout de qualité de l’air lorsqu’elle est mauvaise : que dire d’un article de presse titré “Encore une journée sans pic de pollution à Amiens” ? Cela se couple au fait que nous sommes généralement plus fortement marqués par les expériences négatives, surtout si elles confortent nos a priori. Enfin, il pourrait y avoir une confusion avec les émissions de gaz à effet de serre et le changement climatique, problème qui lui ne fait que prendre de l’ampleur.

Toujours est-il que les inquiétudes des citoyens reflètent des exigences nouvelles créée par une sensibilisation croissante, elle-même permise par le développement et la communication des connaissances scientifiques. Cette situation vertueuse est parfaitement analogue concernant la qualité de l’eau. Illustrant la tendance vers davantage de vigilance, l’Anses a recommandé l’an dernier de baisser les seuils d’alerte aux particules fines vers des niveaux plus protecteurs. De même, l’Agence s’est attachée à proposer des modalités de surveillance concernant la présence de pesticides dans l’air, jusque là peu surveillée, afin d’évaluer rigoureusement l’exposition de la population et les risques éventuels associés.