Le prix Nobel est considéré par beaucoup comme la récompense la plus prestigieuse pouvant être obtenue par un chercheur. Dans les disciplines scientifiques, le prix Nobel est décerné pour des travaux en physique, en chimie et en physiologie ou médecine. Les lauréats sont souvent mis sur un piédestal, et leur discours revêt naturellement une certaine autorité. On leur donne de multiples opportunités de s’exprimer sur un ensemble de questions, ce dont certains profitent largement. On ne sera donc pas surpris que beaucoup aiment citer des prix Nobel pour soutenir leurs opinions.

Hélas, on ne peut pas s’attendre à ce qu’un prix Nobel ait systématiquement raison. On peut en trouver quelques-uns qui soutiennent des idées très étranges, voire complètement absurdes au regard des connaissances scientifiques, notamment lorsqu’ils s’expriment en dehors de leur champ de compétences. Ce phénomène est assez saillant pour avoir été baptisé « syndrome du prix Nobel ». Voici quelques exemples qui illustrent parfaitement ce « syndrome ».

#1 Linus Pauling et la vitamine C

Classé 16e par le magazine The New Scientist dans sa liste des plus grands scientifiques de tous les temps, Linus Pauling a eu une importance considérable en chimie et en biologie. Aussi en 1954, Linus Pauling reçoit le prix Nobel de Chimie « pour ses recherches sur la nature des liaisons chimiques et leur application à l’élucidation de la structure des substances complexes ».

Auréolé de ce prix Nobel – ainsi que d’un deuxième pour la paix en 1962 – il fonde un Institut qui porte son nom, ayant pour but de prouver les bienfaits des micronutriments à des doses supérieures aux apports recommandés. Car il s’était épris de l’idée que des compléments alimentaires pouvaient prévenir ou guérir une bonne partie des maladies connues, et étendre considérablement l’espérance de vie. À cet effet, il crée le terme de médecine orthomoléculaire pour désigner cette approche centrée sur les compléments. En particulier, il est principalement connu comme grand partisan de l’acide ascorbique (ou vitamine C), qui selon lui permettait notamment d’empêcher la survenue du rhume, comme il l’explique dans son livre. Par la suite, un florilège d’essais cliniques ont systématiquement démontré que la vitamine C ne permettait pas de protéger contre le rhume. Cela n’a pas plu à Linus Pauling mais ne l’a pas empêché de persévérer dans ce sens, ignorant les données allant contre ses croyances, et publiant de nouvelles éditions révisées de son livre. Il a également défendu l’idée que la vitamine C à haute dose constituait un traitement efficace pour les patients cancéreux, jusqu’à dire que 75% des cancers pouvaient être évités ou guéris ainsi. Là encore, rien n’est moins sûr. Si ses études préliminaires de qualité discutable semblaient indiquer que c’était le cas, des études ultérieures ont montré que par voie orale, la vitamine C ne faisait pas mieux que le placebo. Pauling a même renvoyé le directeur de l’institut qu’il avait créé pour avoir publié des résultats indiquant que la vitamine C pouvait aussi accélérer le développement des cancers, en fonction de la dose. Bien plus tard, quelques études, in vitro ou chez la souris, ont semblé indiquer que la vitamine C affecte sélectivement les cellules cancéreuses. En prime, une étude sans double-aveugle provenant d’une équipe souvent montrée du doigt pour ses activités douteuses, suggère que la vitamine C peut réduire modestement les effets secondaires de la chimiothérapie. En l’absence de réplication de ces expériences, la communauté médicale est plutôt sceptique, mais ces résultats ont quand même reportés et largement exagérés par les médias. Dans tous les cas, il n’est pas du tout établi que la vitamine C puisse être un traitement efficace contre le cancer, et encore moins que 75% des cancers disparaîtraient grâce à elle.

Pour finir, rappelons que la position de la communauté scientifique est que chez les individus en bonne santé, une alimentation équilibrée apporte tous les minéraux et vitamines nécessaires, et qu’en l’absence de diagnostic particulier, aucune supplémentation n’est requise. Au contraire, à haute dose, les compléments alimentaires ne sont pas forcément sans danger.

#2 James Watson et l’intelligence des Africains

En 1953 paraît un article très court qui deviendra historique, signé Francis Crick et James Watson. Il s’agit d’une proposition de structure pour l’ADN, qui s’avèrera être la bonne. À cette époque, la compétition était intense, car on comprenait l’enjeu d’une telle découverte. Fait assez intéressant, Linus Pauling, dont on a discuté plus haut, a participé à cette course et faisait d’ailleurs figure de favori de par sa réputation en biochimie. Il proposa un modèle à hélice triple, qui se révéla faux malheureusement pour lui. C’est à Crick, Wilkins et Watson que reviendra le prix Nobel pour avoir trouvé la véritable structure en double hélice de l’ADN.

Watson a beau avoir fait cette découverte majeure, cela ne l’a pas empêché en 2007 de tenir des propos très maladroits et jugés racistes. Voici une traduction des remarques en questions :

Je suis intrinsèquement pessimiste quant au futur de l’Afrique. […] Toutes nos politiques sociales sont basées sur le fait que leur intelligence est la même que la nôtre, tandis que tous les tests semblent dire que ce n’est pas vraiment le cas. […]

Il précise qu’il reconnaît qu’on puisse désirer une certaine égalité entre tous, mais que

ceux qui ont affaire à des employés noirs savent que ce n’est pas vrai.

Effectivement, on peut raisonnablement voir un caractère profondément raciste à ces commentaires. Venant d’un scientifique de cette renommée, ce genre d’affirmations est susceptible d’avoir des conséquences néfastes sur le climat social. En ce sens, les réactions provenant de toutes parts pour dénoncer ces propos sont justifiées. Ceci dit, les médias ont trouvé que le caractère scandaleux de ces remarques était une raison suffisante pour les rejeter et ne pas chercher plus loin, or il convient de rappeler que ce n’est pas parce qu’une idée s’oppose à nos convictions profondes qu’elle est fausse. Autrement dit, le « vrai » n’a pas à se plier à l’idée de ce que l’on se fait du « bien ». Il est d’ailleurs établi que les variations de QI chez les individus, comme les traits de personnalité en général, possèdent des déterminants génétiques. Si l’on revient à la question abordée par Watson, on observe bien un écart significatif (d’à peu près un écart-type) entre les « Caucasiens » et Afro-Américains aux États-Unis, en faveur des premiers. Il existe de réels débats sur la validité du QI comme déterminant de l’intelligence, en fonction de ce qu’on entend par « intelligence » (qui ne se réduit pas forcément au QI). Ce qu’on peut dire, c’est que les scores aux tests de QI sont corrélés à la réussite scolaire et professionnelle. Au-delà de ce débat, la question fondamentale est de déterminer si des facteurs génétiques ont une contribution significative dans cette différence entre groupes ethniques ou si elle peut largement s’expliquer par des facteurs environnementaux (notamment socio-économiques). La deuxième option semble assez plausible, et plusieurs commentateurs ont remarqué qu’il n’y a nulle besoin d’invoquer le facteur génétique : de nombreux écarts ont été documentés au cours du XXe siècle entre différents groupes de populations. En particulier en Occident, les minorités vivant à l’écart du courant culturel principal ont tendance à obtenir des scores plus faibles aux tests de QI : c’était par exemple le cas des immigrés d’Europe de l’est et du sud aux États-Unis, ou des enfants vivant en milieu rural en Angleterre. L’écart, qui ici n’a donc rien à voir avec des considérations ethniques, s’est résorbé avec le temps. Il y a des raisons de penser que l’expérience historique noire américaine – esclavage, ségrégation puis discrimination systémique – est de nature à retarder considérablement ce rattrapage. Dans tous les cas, le fait est que le QI des populations dans les pays industrialisés a globalement varié à la hausse vers une augmentation (c’est l’effet Flynn). Cet effet est en soit une preuve que le QI peut fluctuer avec les facteurs environnementaux, la piste génétique étant à exclure sur des périodes si courtes.

On comprend donc l’erreur fatale commise par Watson : parler d’intelligence plutôt que de QI et laisser entendre que la différence observée était d’origine génétique, ce qui n’est pas impossible, mais pas établi. Ce discours n’aurait été qu’une erreur technique s’il ne portait pas un si grand potentiel raciste. Devant l’avalanche de critiques à son encontre, et l’ostracisation qu’il dit avoir subi par la suite, Watson s’est excusé et s’est défendu de pouvoir être qualifié de « raciste ». Ceci dit, il n’en était pas à sa première controverse

#3 Kary Mullis et le lien VIH/SIDA

Restons autour de la question de l’ADN avec le prix Nobel de Chimie de 1993 décerné à Kary Mullis. Il a en effet développé expérimentalement la réaction en chaîne par polymérase (vidéo explicative), qui permet de multiplier le nombre de copies d’un fragment d’ADN. Cette méthode s’avère très utile pour la recherche en biologie, mais aussi pour la police scientifique, pour rendre les traces relevées exploitables.

Kary Mullis a par ailleurs des idées bien curieuses. Tout d’abord, certaines de ses déclarations indiquent clairement qu’il ne souscrit pas aux conclusions de la communauté scientifique sur le changement climatique. Ensuite, on peut dire qu’il voit plutôt positivement l’astrologie, qui est considérée par les scientifiques comme une pseudoscience (bon contenu là-dessus ici). Ces deux points ne seront pas développés ici, car Kary Mullis est surtout connu pour ses considérations étranges sur le lien entre VIH et SIDA.

Selon lui, le Virus d’Immunodéficience Humaine (VIH) n’est pas la cause du Syndrome d’Immunodéficience Acquise (SIDA). Le fait même qu’il soit possible de nier le lien entre les deux pourra en choquer plus d’un, mais il existe bien des gens qui n’acceptent pas la connaissance scientifique là-dessus. S’ils s’accordent de par leur opposition à celle-ci, leurs points de vue sont assez variés : entre autres, certains pensent que le VIH n’existe pas ou qu’il n’est pas sexuellement transmissible, ou encore que le SIDA n’est pas une vraie maladie ou qu’il est causé par les traitement eux-mêmes. Très souvent, ils évoquent l’absence de traitement curatif (guérison complète) comme preuve de l’échec du paradigme VIH/SIDA. Au contraire, il s’agit d’une vraie « success-story » de la science médicale moderne. En effet, si l’on reprend l’historique, en 1981, 5 personnes décèdent d’une forme rare d’infection pulmonaire et on leur remarque une déficience immunitaire. En 1983, on découvre un virus que l’on suspecte responsable de ce qui devient une véritable épidémie. Dans les années qui suivent, un test sanguin et un premier traitement sont proposés. Ceux-ci sont imparfaits et trouvent des améliorations dans les années 90. En particulier, on développe la trithérapie, qui s’est avérée très efficace pour lutter contre le VIH. Alors même que l’infection continue de progresser, on note une diminution du nombre de décès dus au SIDA au niveau mondial. Cela est synonyme d’allongement de l’espérance de vie des personnes séropositives, qui aujourd’hui se rapproche de celle de la population générale. Ce qui était dans les années 80 une condamnation à mort à court terme est donc devenu une maladie chronique avec laquelle on peut vivre presque normalement. La fabrication d’un vaccin n’est toujours pas d’actualité, mais ne semble pas hors de portée, preuve en est avec les succès partiels obtenus.

Si ces théories étranges peinent à convaincre la communauté scientifique et médicale, elles rencontrent hélas davantage du succès au sein du grand public. Il y a d’ailleurs lieu de craindre les conséquences tragiques de la propagation d’idées fausses sur une maladie grave comme le SIDA. En effet, si on pense qu’on ne peut pas être atteint par le VIH à travers des rapports sexuels non protégés ou par l’usage imprudent de seringues, on risque davantage d’être exposé au VIH et donc de contracter le SIDA. De plus, la méfiance envers les traitements conventionnels pourra retarder ou empêcher une prise en charge adaptée. Malheureusement, ces effets délétères sur la santé publique ont touché de plein fouet l’Afrique du Sud au début des années 2000, après qu’une partie du gouvernement (dont le président et le ministre de la santé de l’époque) ait souscrit aux théories refusant le lien entre VIH et SIDA. Les patients se voyaient refuser les traitements antirétroviraux ainsi que ceux permettant d’éviter la transmission mère-fille. Résultat ? On estime que du fait de cette politique, en quelques années plus de 300 000 personnes sont décédées inutilement. Comme souvent sur des questions de santé publique, on réalise ici l’importance capitale d’une information scientifique de qualité largement partagée par la population.

#4 Luc Montagnier et la « mémoire de l’eau »

En parlant de VIH, c’est justement Luc Montagnier qui l’a découvert, ce qui lui permis d’obtenir le prix Nobel de Physiologie ou médecine en 2008. Paradoxalement, disons qu’il a aussi son lot d’idées saugrenues sur le VIH. Il fait partie de ceux qui soutiennent qu’une meilleure nutrition permettrait de débarrasser le corps du VIH (interview vidéo ici), notamment en Afrique. Paradoxalement, il sera peut-être principalement connu du public français non pas pour la découverte du VIH, mais pour ses recherches controversées sur la « mémoire de l’eau », concept repris volontiers par les partisans de l’homéopathie pour défendre l’idée que des solutions aqueuses très diluées – parfois ne contenant plus aucune molécule de la substance d’origine – puissent rester actives.

L’histoire de la « mémoire de l’eau » remonte aux travaux d’un immunologiste français, Jacques Benvéniste, qui fait sensation en 1988 en publiant dans la revue Nature un article indiquant que l’eau pouvait garder des propriétés de substances bactériennes qu’elle a contenu. Ces revendications étaient extraordinaires dans le sens où elles semblaient remettre en cause tout un pan de la science moderne. Finalement, l’article a été accepté sous la condition qu’une équipe indépendante puisse se rendre dans le laboratoire de Benvéniste pour tenter de répliquer l’expérience. Cela s’est soldé par un échec. Plusieurs essais ultérieurs ont également échoué à démontrer l’existence de cette « mémoire de l’eau » qui, si elle existe, ne dure pas plus qu’une fraction de seconde. Bien plus tard, ce sont les travaux du Pr Montagnier qui font renaître la controverse. En effet il publie une série d’articles affirmant que certains fragments d’ADN bactérien émettraient des ondes électromagnétiques captées et conservées par l’eau. Ainsi, une fois que les fragments d’ADN sont retirées de la solution, l’eau possède toujours la « mémoire » de cet ADN. D’après ses travaux, le phénomène ne se produit qu’avec des bactéries pathogènes pour l’être humain, comme si leur ADN possédait des caractéristiques particulières, ce qui paraît très improbable. L’article qu’il publie en 2009 frappe par l’amateurisme qui le caractérise : les figures sont illisibles et sans indications claires, elles sont faites sur la base de copies d’écran de piètre qualité laissant la barre Windows XP apparente, le montage de l’expérience est basique et sujet à erreur, des détails importants du protocole sont manquants, les résultats sont présentés superficiellement malgré leur caractère spéculatif… Il apparaît difficile de prendre au sérieux cet article : ses conclusions sont extraordinaires, alors que les preuves apportées sont maigres. De plus, notons que cette publication a été soumise le 3 janvier 2009 et acceptée 3 jours après, ce qui est excessivement rapide au point d’en devenir louche. En effet, il n’est pas rare pour un article scientifique d’être publié des mois après la soumission initiale, puisqu’entre temps il doit être lu par d’autres chercheurs qui doivent donner leur avis (c’est la fameuse évaluation par les pairs, ou peer-review). En fait ici, il n’est pas certain que l’article ait suivi cette procédure habituelle : il se trouve que Luc Montagnier est président du comité éditorial de la revue dans laquelle a été publié l’article, qui aurait donc probablement été accepté quoi qu’il arrive.

Finalement, tous ces travaux apparaissent comme une vaine tentative d’apporter un semblant de justification à l’homéopathie, qui demeure une pseudoscience dont les principes sont absurdes. Gardons en tête qu’il est clair depuis longtemps que l’homéopathie n’est pas plus efficace que le placebo. On peut donc raisonnablement se demander : à quoi bon chercher un mécanisme pour expliquer quelque chose qui n’existe pas ? Et même si l’homéopathie fonctionnait, a-t-on oublié que la plupart des produits homéopathiques en France sont vendus sous forme de granules de sucre ? Ne devrait-on pas plutôt étudier la mémoire du sucre ?

Limites de l’argument d’autorité

Ces quatre exemples nous rappellent que la parole d’un expert n’est pas systématiquement exempte d’erreurs. Qu’il soit soit médecin, qu’il porte le titre de Docteur ou Professeur, ou qu’il ait reçu un prix Nobel, il n’est pas porteur inconditionnel de la « vérité », en particulier lorsque le sujet abordé ne relève pas de son domaine de compétences comme c’était souvent le cas dans les exemples traités. En outre, les questions de santé revêtent une importance toute particulière, comme le cas du Pr Joyeux pour les vaccins nous le rappelle. À ce stade, le lecteur aura peut-être songé à la lettre des 110 prix Nobel en faveur des OGM. Encore un exemple du « syndrome du prix Nobel », n’est-ce pas ? Pas vraiment, car s’ils prennent position à titre individuel sur l’utilisation des OGM, leurs arguments reflètent bien le consensus scientifique : les technologies de modification génétique ne portent pas de risque intrinsèque et les produits OGM sur le marché aujourd’hui ne posent pas particulièrement problème.