Récemment, une enquête internationale à montré que la France est peut-être le pays où la méfiance envers la vaccination est la plus importante. De nombreux arguments sont avancés par les uns et les autres pour justifier cette méfiance. Parmi les acteurs du débat public actuel sur la vaccination, force est de constater que le Professeur Henri Joyeux, chirurgien cancérologue, fait figure de véritable chef de file. Et pour cause, la pétition qu’il a mise en ligne a été signée plus d’un million de fois. Si elle ne fait que demander la disponibilité d’un vaccin DT-Polio sans aluminium, son contenu dépasse la seule question de l’aluminium et suscite une certaine méfiance envers les vaccins en général. Devant l’ampleur de sa diffusion et du fait qu’elle propose un réquisitoire contre les vaccins sur la base d’arguments d’apparence scientifiques, il paraît intéressant de soumettre les affirmations de cette pétition à l’examen critique. C’est le but de cet article.

Voici les arguments principaux que l’on peut trouver dans la pétition, et que nous allons successivement aborder afin d’évaluer leur validité en rapport avec ce que l’on peut trouver dans la littérature scientifique et médicale :

  1. Les vaccins causent une « tempête immunitaire » chez les jeunes enfants
  2. L’aluminium présent dans les vaccins pose un risque pour la santé
  3. Le formaldéhyde présent dans les vaccins pose un risque pour la santé
  4. Le vaccin contre l’hépatite B est associé à la survenue de sclérose en plaques

Il est à noter qu’on s’intéressera ici uniquement à l’aspect scientifique de la question et non aux aspects politique, économique ou éthique. En particulier, cet article ne se prononce pas sur la pertinence de rendre un ou des vaccins obligatoires, ou sur la controverse liée à la pénurie de vaccins DTP. Par ailleurs, on peut tout à fait entendre les diverses critiques faites à l’égard de l’industrie pharmaceutique, mais cette méfiance seule ne peut suffire à prendre des décisions en matière de santé.

Jetons donc un œil aux affirmations de cette fameuse pétition.

La « tempête immunitaire »

Les vaccins multiples qui sont les seuls disponibles sont beaucoup trop risqués.

Pratiqués sur des petits de quelques semaines seulement, ils fonctionnent en déclenchant une tempête du système immunitaire dont il est tout à fait normal de redouter les conséquences, aussi bien sur le long terme avec les maladies auto-immunes que sur le court terme avec un choc anaphylactique.

Commençons par remarquer que le Pr Joyeux n’apporte aucune référence pour soutenir son propos sur ce premier argument, il nous faut donc le croire sur parole. En réalité, les données de la littérature scientifique sont clairement rassurantes sur le fait d’effectuer plusieurs vaccins en même temps. En effet le système immunitaire est tout à fait capable de réagir face à plusieurs substances étrangères différentes (antigènes) simultanément, puisqu’il rencontre des milliers d’antigènes à longueur de journée (virus, bactéries, poussières, protéines alimentaires…). À titre de comparaison, l’ensemble des vaccins figurant dans le calendrier de vaccination ne représente que 138 antigènes, à comparer aux millions d’antigènes auxquels nous sommes confrontés jusque l’âge adulte. On est loin de la « tempête immunitaire » évoquée. Au passage, une infection virale banale telle qu’un rhume est susceptible d’exposer le corps à davantage d’antigènes que les vaccins.

Le second point abordé dans cet argument évoque la possibilité de lien avec les maladies auto-immunes. À l’heure actuelle, il n’y a aucun lien de causalité qui ait pu être mis en évidence entre vaccination et maladies auto-immunes. Leur origine est encore mal connue, on pense qu’elle est largement multifactorielle, impliquant des facteurs génétiques, endogènes et environnementaux.

Comme tout traitement, une vaccination peut entraîner une réaction allergique, dont la plus extrême est le choc anaphylactique. Cet événement grave se produit entre une à dix fois sur un million de doses administrées (i.e. entre 0.0001% et 0.001% des cas), et se soigne avec un traitement adapté, en particulier dans la mesure où l’on se situe déjà en présence d’un médecin. Cet effet indésirable réel mais rare est à mettre en balance avec le bénéfice considérable de la diminution de la morbidité et de la mortalité des maladies visées par la vaccination. Pour mémoire, une simple piqûre d’insecte est une cause bien plus commune de choc anaphylactique chez l’enfant.

L’aluminium

Dans la pétition, l’aluminium est mis en cause à plus d’un titre.

[…] les travaux du Pr Gherardi (Inserm) et du Pr Authier (Mondor) ainsi que ceux d’autres chercheurs étrangers ont montré que ces vaccins contenant de l’aluminium restent dans les muscles sur le long terme où ils peuvent provoquer une très grave maladie, la myofasciite à macrophages.

Rappelons tout d’abord que les sels d’aluminium dans les vaccins ne sont pas là pour rien. Ils jouent le rôle d’adjuvants, visant à augmenter l’efficacité de la réponse vaccinale.

Il convient ensuite de préciser que l’équipe menée par le Pr Gherardi est la seule au monde à publier régulièrement sur la myofasciite à macrophage (MFM) depuis 20 ans, alors que l’aluminium est utilisé comme adjuvant vaccinal depuis plus de 80 ans dans le monde entier. Ceci dit, le Haut Conseil de la Santé Publique a tout de même analysé en détails les travaux de Gherardi et Authier et souligne plusieurs faiblesses ou incohérences qui conduisent à remettre en question leurs conclusions. Il apparaît en effet que, bien qu’il y ait un lien reconnu entre la lésion musculaire localisée que constitue la MFM et l’aluminium vaccinal, il n’est en revanche absolument pas possible de conclure que la MFM soit associée à un ensemble de symptômes systémiques (fatigue chronique, douleurs musculaires, douleurs articulaires et autres symptômes peu spécifiques). La MFM n’est d’ailleurs pas reconnue comme maladie, et Gherardi et Authier eux-mêmes peinent à établir des critères cohérents permettant de définir le caractère pathologique des lésions documentées. La MFM est donc davantage assimilable à un « tatouage vaccinal » bénin, et sa présence ne prédit aucun tableau clinique particulier.

L’aluminium pénètre dans le cerveau et peut provoquer de graves maladies nerveuses, comme l’Alzheimer et la maladie de Parkinson.

Ces affirmations gratuites frappent par leur caractère complètement infondé et spéculatif.

Chez les individus sans problèmes rénaux, l’aluminium ne se fixe pas dans le cerveau – qui semble être l’organe qui en absorbe le moins – même lors de la prise de traitements anti-acides qui exposent à bien plus d’aluminium qu’un vaccin. Quand bien même ce serait le cas, à l’heure actuelle et malgré de nombreuses études publiées sur les 40 dernières années, il n’y a pas de preuve convaincante que l’aluminium augmente le risque de développer la maladie d’Alzheimer (il reste néanmoins des incertitudes sur le fait qu’il puisse jouer dans sa sévérité). Au rang des facteurs environnementaux de la survenue de la maladie de Parkinson, le rôle des pesticides organochlorés est bien documenté, mais l’aluminium ne semble pas incriminé. Du reste, la dose d’aluminium présente dans les vaccins est très faible : elle est de 0.65 mg dans une dose du vaccin hexavalent Infanrix par exemple, soit environ la quantité présente dans deux tasses de thé vert.

Le formaldéhyde

Le formaldéhyde quant à lui est une substance qui a été classée comme « cancérogène certain » par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui dépend de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Plusieurs études ont montré que cette substance provoque des avortements spontanés, des malformations congénitales, une chute du poids à la naissance, l’infertilité.

Le formaldéhyde sert dans le processus de fabrication du vaccin, pour inactiver les virus – ce n’est donc pas un adjuvant comme indiqué dans la pétition du Pr Joyeux – avant d’être pratiquement supprimé. Il en reste cependant une quantité résiduelle, inférieure à 100 µg par dose en général.

Cette molécule est effectivement toxique et classée cancérogène pour l’homme par le CIRC, et un ensemble d’effets négatifs ont été documentés dans la littérature scientifique, quel que soit le mode d’administration (voie orale, inhalation, injection…). Il convient cependant de rappeler qu’elle est naturellement présente dans le corps humain, c’est même un produit normal du métabolisme. Le corps humain est très familier avec cette molécule, qu’il métabolise quotidiennement à hauteur de 50 000  mg. On la retrouve dans beaucoup d’aliments communs, comme les fruits ou les champignons. Néanmoins, les effets cancérogènes qui lui sont associés concernent essentiellement l’exposition des voies aériennes (une source importante d’exposition au formaldéhyde est d’ailleurs la fumée de cigarette). Dans tous les cas, la voie d’administration et les doses en jeu sont bien différentes de celles des vaccins. Car rappelons qu’en toxicologie, c’est la dose qui fait le poisonUn de nos précédents articles avait spécifiquement traité de ce point, en comparant la quantité de formaldéhyde présente dans les vaccins à celle présente dans une poire.

formaldehyde_poire_v2

On estime qu’un nourrisson en âge d’être vacciné possède un peu plus d’1 mg (1000 µg) de formaldéhyde dans le corps. La quantité contenue dans une dose d’Infanrix est inférieure à 100 µg, c’est-à-dire une fraction de ce qui est naturellement présent dans le sang d’un nourrisson.

La sclérose en plaques

Enfin, il est absurde et dangereux de vouloir vacciner des nourrissons de 2 mois contre l’hépatite B sauf si les parents (ils le savent) sont porteurs du virus.

L’hépatite B est une maladie sexuellement transmissible qui ne concerne pas les bébés. En outre, le vaccin contre l’hépatite B est fortement soupçonné de provoquer la sclérose en plaques (SEP).

À partir de deux sources de données, celles du système national d’Assurance-maladie (CNAM) et du système de pharmacovigilance de l’ANSM (Agence nationale de sécurité des médicaments et des produits de santé), le Dr Dominique Le Houézec a identifié une augmentation de 65 % des cas de scléroses en plaques (SEP) dans les années 1995-1996, soit deux ans après la campagne de vaccination de masse contre l’hépatite B qui a eu lieu en 1994.

Commençons par corriger une erreur factuelle simple : l’hépatite B ne se transmet pas seulement par voie sexuelle, elle se transmet également par voie sanguine (notamment via du matériel souillé), et lors de la grossesse ou de l’accouchement si la mère est porteuse du virus et n’est pas sous traitement. De plus, même si le risque d’infection chez le nourrisson est faible, les conséquences peuvent être très graves car à cet âge, le risque de passage à la forme chronique de l’hépatite B est très élevé, avec l’augmentation du risque de cancer et de cirrhose que cela entraîne.

Si l’on se penche sur le problème, aucun lien de causalité entre la vaccination contre l’hépatite B et la survenue de sclérose en plaques n’a pu être établi. Les résultats des nombreuses études menées depuis celles du Dr Le Houézec sont très fiables et bien plus solides que ceux de cette publication initiale. Une des explications du résultat de l’étude citée est que lorsque la vaccination est effectuée à l’âge moyen d’apparition naturelle de la sclérose en plaques, on peut observer une association temporelle sans qu’il n’y ait de lien de causalité.

La balance bénéfice-risque

Après cette confrontation point par point, prenons un peu de recul. Pour chaque acte de soin, il est nécessaire de peser et de comparer les bénéfices attendus avec les risques encourus. Car tous les actes de soin peuvent comporter un risque. Cette évaluation doit se baser sur des données solides, dont nous disposons en grande quantité pour la majorité des vaccins. Malheureusement, la perception du public envers la vaccination est caractérisée par un problème très simple : au contraire d’un traitement permettant de guérir une maladie, les bénéfices de la vaccination nous sont transparents. Justement, le but de la vaccination est que rien ne se passe. Cela nous amène à nous concentrer uniquement sur les risques – réels ou imaginaires – sans prendre en compte les bienfaits qui demeurent invisibles pour nous.

Prenons comme exemple la rougeole : sur une année, en supposant une couverture vaccinale contre la rougeole de 95% pour une moyenne de 800 000 naissances, on peut estimer que le vaccin permet d’éviter environ 40 000 otites moyennes aiguës, 17 000 pneumonies, 500 encéphalites avec potentielles séquelles neurologiques, 5 cas de panencéphalite sclérosante subaiguë et 330 décès. Les effets indésirables du vaccin à mettre en balance seraient 40 000 à 120 000 fièvres après la première dose, 40 000 éruptions cutanées, 11 000 inflammations des ganglions,  200 à 270 convulsions fébriles, 50 thrombopénies transitoires, 0 à 1 encéphalite et 1 à 2 réactions allergiques graves.

Ainsi, on peut voir que dans le cas de la rougeole, il est raisonnable de dire que cette balance est très en faveur de la vaccination. Celle-ci est à reconsidérer pour chaque vaccin et chaque acte de soin, à la lumière des données scientifiques disponibles afin de pouvoir effectuer un choix éclairé. La vaccination a un statut particulier car les conséquences des choix individuels affectent toute la population, et il est clair que les épidémies récentes de rougeole en France et ailleurs en Europe auraient touché moins de monde et causé moins de décès avec une couverture vaccinale supérieure.

Conclusion

Les éléments que met en avant le Pr Joyeux sont souvent issus d’études isolées, préliminaires ou dont les résultats sont en contradiction avec la majorité de la littérature scientifique. C’est pour cela que des synthèses scientifiques collectives sont réalisées en s’efforçant de prendre en compte l’ensemble de cette littérature à un moment donné. Le Pr Joyeux effectue une sorte de « tri sélectif des données » (appelé en anglais cherry picking) allant dans le sens de ses propres convictions, ce qui permet d’alimenter un discours anxiogène, mais en totale contradiction avec les données scientifiques quand elles sont prises dans leur globalité. Lorsque les effets indésirables sont réels mais rares, ou que les données scientifiques ne permettent pas de trancher sur l’existence d’un risque, le discours simpliste et péremptoire du Pr Joyeux échoue à rendre compte de ces nuances. Il faut ajouter à cela que la mention explicite et inconséquente de plusieurs maladies graves comme Alzheimer ou le cancer est de nature à éveiller les craintes du lecteur non averti. En outre, cette accumulation d’arguments fragiles et facilement réfutables constitue « mille-feuille argumentatif », susceptible d’instiller le doute dans l’esprit du public, qui est amené à penser que tout ne peut pas être faux dans ce qui a été avancé. Après lecture de cette pétition, il en ressortira donc probablement un sentiment de malaise et d’incertitude.

Finalement, invoquer cette pétition dans le débat sur la vaccination ne repose que sur un argument d’autorité, dont on aperçoit clairement les limites : le Pr Joyeux n’est ici absolument pas dans son domaine de compétences puisqu’il est chirurgien cancérologue. Cela ne poserait pas problème si ce qu’il affirmait n’allait pas à l’encontre des connaissances scientifiques actuelles. Son seul titre de professeur de médecine ne lui permet pas de remettre en cause les résultats du travail de centaines de chercheurs du monde entier, qui donnent corps au consensus scientifique actuel sur la vaccination. Celui-ci n’est bien entendu pas figé, la science étant un processus auto-correctif. Si de nouvelles données venaient remettre en cause la sûreté des vaccins, elles seraient analysées par la communauté scientifique et, sous réserve de leur validité, elles conduiraient à des modifications des pratiques. Or, comme nous venons de le voir, il ne reste pas grand chose des arguments avancés dans cette pétition après le filtre de l’analyse critique. Dans ce contexte, et à cause des conséquences potentielles de son discours sur la santé publique, le Pr Joyeux a été radié de l’Ordre des Médecins. À l’heure où la communication se trouve facilitée et où tout un chacun peut tenir un blog ou publier ce qu’il souhaite sur Internet, un titre universitaire n’est pas nécessairement gage de qualité. Il faut toujours se poser la question de la fiabilité d’un discours sur la base de son contenu, quels que soient les titres dont dispose l’auteur.

En conclusion, si on considère que les arguments de la pétition du Pr Joyeux sont le fer de lance de l’argumentaire contre les vaccins, il y a lieu de penser que sur le plan scientifique, la méfiance envers la vaccination a des fondations très fragiles.