En France comme ailleurs, le score moyen aux tests de QI a augmenté régulièrement et significativement au cours du 20e siècle. Documenté par James R. Flynn dans les années 80 dans plusieurs pays, ce phénomène a été observé partout dans le monde où on l’a cherché, quel que soit le niveau de développement. De combien a augmenté le QI ? Quelles en sont les causes ? Sommes-nous devenus plus « intelligents » ?

Préambule : intelligence et QI

Si cet article traite de la tendance du score obtenu aux tests de type QI, il convient de rappeler qu’il est difficile de restreindre la notion d’intelligence aux résultats d’un test standardisé quelconque. À l’extrême, certains sont réticents à l’idée même de définir l’intelligence et de la mesurer. Dans tous les cas, il convient au préalable de rappeler que le QI ne fait pas tout et qu’il ne faut pas confondre intelligence au sens de l’usage commun et intelligence au sens du QI.

En revanche, on constate que parmi les spécialistes des tests mentaux, il se dégage un consensus sur le fait qu’on peut définir une quantité mesurable que l’on peut raisonnablement appeler intelligence. Celle-ci est un caractère largement héritable, relativement stable au cours de la vie et qui prédit assez bien la réussite scolaire et professionnelle. Certains pourront rétorquer qu’il ne s’agit que d’un certain type d’intelligence parmi d’autres et que ces mesures sont donc biaisées. Néanmoins, il s’avère que sur un test quelconque touchant à la notion intuitive d’intelligence (par exemple un test de géométrie), un individu qui obtiendrait un bon score sera susceptible de bien réussir à des tests différents (compréhension de texte, logique…). Cette idée pourra en surprendre certains : on a bien en tête l’image du génie des mathématiques incapable de s’exprimer clairement ou du grand poète incapable de faire ses comptes. En ce sens on aurait pu imaginer qu’il existe plusieurs types d’intelligence fonctionnant comme des vases communicants, comme si elles se partageaient la matière grise du cerveau. Il apparaît au contraire que globalement, toutes les facultés que l’on associe à la notion d’intelligence ont tendance à être corrélées positivement chez les individus. Cette tendance a donné lieu à la définition du facteur g, et les chercheurs s’en serve pour parler d’intelligence au sens général. Le modèle centré sur le facteur g a bien entendu ses détracteurs : certains, comme Howard Gardner, ont soutenu qu’il existait des « intelligences multiples » indépendantes les unes des autres, sans pour autant réussir à imposer ce concept. Quoi qu’on en dise, malgré leurs limitations, les tests de QI semblent mesurer quelque chose qui soit lié à un certain aspect de ce qu’on appelle couramment intelligence.

Effet Flynn : un QI en nette hausse

Par définition, le QI moyen d’une population est de 100. Seulement, au fil du temps, on s’est rendu compte que la moyenne des performances augmentaient et de ce fait pour maintenir la moyenne à 100, il était nécessaire d’ajuster régulièrement la formule qui calcule le QI à partir des performances brutes. Cette augmentation des performances est un phénomène solidement établi dont l’existence ne fait pas l’objet de controverse. D’abord documenté dans les années 40, il a été redécouvert dans les années 80. Il a été baptisé « effet Flynn » en référence aux travaux de James Flynn, d’abord sur le QI des Américains puis dans 14 pays développés. Des études récentes ont montré l’existence de l’effet Flynn dans 31 pays différents, ce qui attribue un caractère universel au phénomène. Son ampleur est tout à fait considérable : il varie en fonction des pays, mais on parle d’un gain moyen de 2 à 3 points de QI par décennie, soit une trentaine de points sur un siècle. Pour rappel, un score en deçà de 70 est considéré comme signe de handicap mental. Autrement dit si on ne se basait que sur le QI, un Français « moyen » de 1900 qui passerait le test aujourd’hui serait presque considéré comme possédant un handicap mental. Ce genre d’interprétation est simpliste au point d’être probablement inexacte, comme on le verra ci-dessous. Notons par ailleurs que la présence potentielle de biais de mesures (difficulté des tests de QI, formulations des questions et indications, tendance des participants à répondre au hasard…) a peut-être artificiellement augmenté l’ampleur de l’effet Flynn mesuré.

Évidemment, les arbres ne montent jamais jusqu’au ciel, et il est difficile d’imaginer un QI augmentant à cette vitesse indéfiniment. Dans les pays développés, on constate que l’effet Flynn a ralenti ou s’est arrêté à la fin du 20e siècle. En France, comme au Danemark par exemple, il semblerait même que la tendance se soit inversée au tournant du 21e siècle : le QI des Français aurait chuté de 4 points entre 1999 et 2009 !

Pourquoi une telle augmentation ?

Si l’existence de l’effet Flynn fait consensus, ce n’est pas le cas en ce qui concerne ses causes, même si plusieurs hypothèses plausibles ont été formulées. On estime que plusieurs facteurs ont pu jouer des rôles plus ou moins importants en fonction du temps et des populations concernées. Ces disparités compliquent l’analyse quantitative des causes, et il demeure difficile de tirer des conclusions générales, d’autant que les données disponibles sont parfois contradictoires. On se contentera donc ici de passer rapidement en revue quelques hypothèses proposées, et d’indiquer lorsque c’est possible si elles semblent avoir joué un rôle dans l’effet Flynn d’après la littérature scientifique actuelle.

La première piste que l’on peut être tenté d’explorer est celle de la génétique. En effet, on peut naturellement se tourner vers cette explication dans la mesure où les variations de QI au sein de la population sont largement influencées par des facteurs génétiques : leur influence est moins importante chez l’enfant que chez l’adulte, pour lequel ils sont responsables de 75% des variations de QI. C’est en partie ce qui a amené des chercheurs à suggérer que l’augmentation du QI serait le résultat d’un hétérosis, c’est-à-dire un certain brassage génétique bénéfique pour le QI. Pour plusieurs raisons, cette explication semble aujourd’hui écartée, notamment du fait que l’effet Flynn est trop important et trop rapide pour un tel mécanisme génétique, en particulier dans des régions peu sujettes à l’immigration et aux mariages mixtes (comme l’Europe avant 1950). Il convient donc de se tourner vers des causes environnementales comme candidats potentiels.

Une idée qui peut alors venir à l’esprit, c’est l’augmentation du niveau de connaissances liée à la progression du taux de scolarisation au cours du 20e siècle. Hélas, là encore on se heurte à de sérieuses objections. Car les parties des tests ayant vu les plus grosses progressions de performances sont justement celles qui ne requièrent pas de puiser dans les connaissances. Plus précisément, c’est sur les matrices de Raven (un exemple est fourni plus bas) que les gains ont été les plus importants, tandis que les gains en vocabulaire ou en arithmétique ont été très faibles.

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Augmentation des performances pour plusieurs tests aux États-Unis entre 1947 et 2002

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Exemple de matrice de Raven

Plus qu’à travers la transmission de connaissances, la démocratisation de l’accès à l’école et l’évolution des contenus pédagogiques ont pu jouer un rôle en favorisant une certaine aisance dans les problèmes abstraits comme ceux des matrices de Raven. Il apparaît en effet assez probable que l’on soit aujourd’hui davantage accoutumés à ce type de problèmes abstraits qui requièrent un raisonnement formel comme on les retrouve dans ces tests. Cela pourrait être associé à un enrichissement de l’environnement visuel, en particulier depuis l’introduction massive de la lumière artificielle. L’importance grandissante des éléments visuels symboliques ainsi que l’avènement de médias interactifs ont pu contribuer à rendre les matrices de Raven moins déroutantes, et donc à augmenter les performances sur ce genre de tests. En parallèle, les bouleversements sociaux associés à l’augmentation spectaculaire du niveau de vie ont rendu les considérations abstraites bien plus communes et pertinentes dans la vie quotidienne, par rapport à un mode de vie principalement orienté vers les problèmes concrets. Nous revenons sur ce point plus bas.

En outre, des gains significatifs en quotient de développement ont été rapportés chez les jeunes enfants avant l’entrée à l’école. Cela suggère qu’une part de l’effet Flynn pourrait provenir de modifications dans l’environnement de la toute petite enfance. On peut ainsi penser à l’amélioration des apports nutritionnels (à la fois durant la période prénatale et dans les premières années de vie), à la diminution du nombre d’enfants par femme, ou au développement de crèches pour l’accueil préscolaire collectif. Ces trois facteurs ont pu jouer un rôle en Europe – notamment dans les milieux défavorisés – au moins dans la première partie du 20e siècle, et possiblement aujourd’hui dans les pays moins développés.

Est-on plus intelligents qu’avant ?

L’autre grande question à propos de l’effet Flynn, c’est celle de sa signification. Sommes-nous plus intelligents que nos grands-parents ? Si on adopte la pratique des chercheurs de travailler avec le facteur g comme image de l’intelligence, la question est donc de savoir si ce facteur g a augmenté au fil du temps. Pour faire court, il semblerait que non. En effet, si l’intelligence générale de la population avait augmenté, les scores auraient progressé dans tous les tests mentaux existants en fonction de leur degré de corrélation avec le facteur g, ce qui ne semble pas être le cas. Au lieu de cela, les gains sont largement concentrés dans les tests faisant appel aux capacités d’abstraction. Cet élément peut nous éclairer sur la nature du changement ayant eu lieu au cours du siècle dernier.

Se basant sur le constat des progrès dans la pensée abstraite, Flynn propose une analyse portant sur un changement fondamental du raisonnement contemporain par rapport à celui du début du 20e siècle. En effet, nos ancêtres étaient davantage préoccupés par des questions concrètes. Un exemple particulièrement frappant provient des entretiens d’Alexandre Luria avec des paysans russes analphabètes des régions très reculées de l’URSS :

Expérimentateur : Qu’est-ce qu’un poisson et un corbeau ont en commun ?
Sujet : Un poisson, ça vit dans l’eau. Un corbeau, ça vole. Si un poisson se trouve juste à la surface de l’eau, le corbeau le picorerait. Un corbeau peut manger un poisson mais un poisson ne peut pas manger un corbeau.
Expérimentateur : Pourriez-vous utiliser un seul mot pour les deux, comme « animal » ?
Sujet : Si on les appelle « animaux », ce ne serait pas correct. Un poisson n’est pas un animal et un corbeau non plus… Une personne peut manger un poisson mais pas un corbeau.

On peut conclure d’un tel échange que l’individu interrogé rapporte systématiquement les choses à une expérience personnelle immédiate et aux aspects pratiques qui le concerne. On peut être tenté de se dire que ces réponses sont moins « intelligentes », mais ce serait manquer de remarquer que pour le sujet, la réponse « ce sont des animaux » n’a aucune sorte d’intérêt. Cette réponse s’inscrit dans une démarche de classification associé à une vision scientifique alors que ce qui compte pour le paysan, ce sont les points communs ou les différences qui lui importent en pratique. Un autre échange basé sur les syllogismes démontre une grande difficulté à considérer une situation hypothétique, ce qui a été confirmé par d’autres chercheurs. Une fois encore, on pourra être surpris de la réponse donnée, mais le sujet semble réticent à se détacher de son cadre spatio-temporel personnel.

Expérimentateur : Là où il y a toujours de la neige, tous les ours sont blancs. À Novaya Zemlya, il y a toujours de la neige. De quelle couleur sont les ours là-bas ?
Sujet : Je n’ai vu que des ours noirs et je ne parle pas de ce que je n’ai pas vu.
Expérimentateur : Mais qu’est-ce que signifie ce que je viens de dire ?
Sujet : Si quelqu’un n’a pas été témoin, il ne peut rien dire sur la base de simples phrases. Si un homme de 60 ou 80 ans avait vu un ours blanc là-bas et s’il me le disait, alors je pourrais le croire.

Finalement, on pourra dire que le raisonnement du sujet est adapté à son quotidien, mais ne le serait pas dans le nôtre. D’après le rapport de l’Année Psychologique sur l’effet Flynn, « non seulement nos ancêtres n’étaient pas déficients ou moins intelligents, mais leur intelligence était fort bien adaptée à la réalité quotidienne de leur époque, c’est-à-dire ancrée dans le concret ». En somme, la notion d’intelligence se rapproche ici de la notion d’adaptation. Mais alors, est-on mieux adaptés à notre environnement aujourd’hui qu’hier ? Apparemment non : les évaluations semblent indiquer que chez les enfants de 7 à 18 ans, « les compétences nécessaires à l’adaptation au monde environnant sont demeurées stables au cours du 20e siècle pendant que celles reliées au QI progressaient ».

La conclusion qui en découle logiquement, c’est que les facultés que mesurent les tests de QI sont davantage utiles dans le monde d’aujourd’hui qu’elles ne l’étaient il y a 100 ans :  l’adaptation au monde moderne nous a donc conduit à avoir un QI plus élevé.

Pour un résumé des tenants et aboutissants de l’effet Flynn par Flynn lui-même, on peut consulter son TED Talk de 2013 (sous-titres en Français) :